Touche pas au grisby salope !!… Ça vous dit forcément quelque chose ! Pas possible autrement… ou alors c'est que vous êtes fraichement débarqué de la planète Mars !
Pour les ignorants, qui ne devraient pas le rester s'ils ont un peu conscience que l'instruction c'est important pour les boyaux de la tête, il s'agit d'une des répliques de la scène dite "de la cuisine" de l'inénarrable film les Tontons flingueurs de Georges Lautner avec Simonin et Audiart à la manœuvre question dialogues.
Temps d'automne menu complet ce matin et c'est parti pour durer : pluie, vent, feuilles mortes à la dérive… bof, ça ne donne pas envie de se sortir des plumes… et puis cette petite info que distille le poste de radio : "les Tontons flingueurs le célèbre film de…… déjà cité…… a 50 ans ce mois-ci". Saperlipopette, 50 ans !!! Du coup je me lève plus guillerette que prévu grâce aux fameuses répliques qui me reviennent rapido en mémoire…. A y est… j'me marre !
Vraiment trop petite pour le voir à sa sortie ce film, je me suis rattrapée plus tard ; une tranche de poilade bon enfant comme on n'en fait plus avec une brochette d'acteurs qu'étaient pas dans la prétention de servir un chef-d'œuvre ; pas d'introspection, de d'où viens-je - où vais-je - dans quelle étagère, de trucs de couples qui s'aiment-qui s'aiment plus et qu'on n'en n'a rien à foutre de leurs insipides blablas, pas de plans-cul qui durent une plombe pour meubler une inanité de scénario… bref du cinoche des familles, du divertissement pur jus qu'a pas besoin d'étaler du pognon au rayon effets spéciaux… du cousu main au p'tit point quoi.
Faut pas oublier la musique de Magne qui est un personnage à part entière de même que le pop-pop des flinguos à silencieux.
Ouais bon… je vous accorde que ça casse pas trois pattes à un canard mais nom d'une pipe que c'est bon ce genre d'évasion !
Je me fends la poire à chaque fois qu'il me vient, selon la circonstance, de sortir un bout de dialogue ; de passage à Montauban, j'ai découvert une boutique de la RMN qui vend les figurines des personnages ! Au milieu des copies miniatures de Toutankhamon et autres Discobole ou Vénus de Milo, on s'est déclamé la scène du vitriol le boutiquier et moi… on a fini à moitié pleurant de rire en se tapant les cuisses d'autant qu'on se mélangeait les pinceaux dans les paroles et les ordres de passage… la gueule des autres chalands, j'vous dit pas……
Résumé de la situation : le Mexicain occupé à clabauder dans Paris, se rappelle au souvenir d'un bon pote rangé des voitures du côté de Montauban ; il le fait venir près de son lit de mort pour lui refourguer sa fille et les intérêts d'icelle qui sont placés dans le pastaga interlope et le jeu occulte plus un peu de clandé pour améliorer l'ordinaire. Evidemment les seconds du Mexicain voudraient bien proclamer l'indépendance, notamment les frères Volfoni qu'auraient comme qui dirait des courants d'air dans le tiroir-caisse… et c'est parti pour une heure et demi…
Quelques répliques, mes préférées :
"Et pourquoi pas de la quinine et un passe montagne ? On croirait vraiment que je pars au Tibet."
"Oui, chez moi quand les hommes parlent, les gonzesses se taillent."
"- La psychologie, y'en a qu'une : défourailler le premier !
- C'est un peu sommaire mais ça peut être efficace."
"Ah ! Si c'était une œuvre, alors là !! … Là… c'est autre chose."
"Ouais, n'empêche qu'à la retraite de Russie, c'est les mecs qu'étaient à la traîne qu'ont été repassé."
"Le Mexicain l'avait achetée en viager à un procureur à la retraite. Après trois mois l'accident bête ... Une affaire !"
"Wouellecome seur, maï nème is Djone !"
"Là-bas des fleuves t'as que ça !… à droite, à gauche, devant, derrière, partout et bourrés de crocodiles en plus !… voilà t'es contente maintenant ?"
"- Mais qu'est-ce que c'est ? Une révolte ?
- Non sire, une révolution ! Personne ne paie plus rien !"
"Monsieur Fernand ? Y'a peut être une place pour moi dans votre auto… des fois que la réunion devienne houleuse, j'ai une présence tranquillisante ..."
"Le climat : trois morts depuis hier, si ça doit tomber comme à Stalingrad... Une fois ça suffit. J'aime autant garder mes distances."
"C'est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases ..."
"Alors là Monsieur Fernand, c'est un désastre ! Une bonne pensionnaire, ça devient plus rare qu'une femme de ménage. Ces dames s'exportent, le mirage africain nous fait un tort terrible… et si ça continue, elles iront à Tombouctou à la nage."
"…Le prix passe la qualité reste…"
"Mais y connait pas Raoul ce mec ? Y va avoir un réveil pénible, j'ai voulu être diplomate à cause de vous tous, éviter que le sang coule, mais maintenant c'est fini, j'vais le travailler en férocité, l'faire marcher à coup de lattes, à ma pogne j'veux l'voir ! Et vous verrez qu'il demandera pardon et au garde à vous ..."
"Patricia, mon petit... je ne voudrais pas te paraître vieux jeu ni encore moins grossier, l'homme de la pampa, parfois rude reste toujours courtois mais la vérité m'oblige à te le dire : ton Antoine commence à me les briser menu !"
"Ouais, quand la protection de l'enfance coïncide avec la crise du personnel, faut plus comprendre, faut prier !"
"- Quand y'a six briques en jeu, j'prétends n'importe quoi. J'ai conduit des tracteurs, des batteuses… et toi qui parlais de guerre, j'ai même conduit un char Patton.
- Ce n’est pas ma marque préférée."
"Tu fais de l'obsession, t'es la proie des idées fixes.…"
"…on n'devrait jamais quitter Montauban !"
"Les cons ça ose tout ! C'est même à ça qu'on les reconnaît."
"Bougez pas ! Les mains sur la table. J'vous préviens qu'on a la puissance de feu d'un croiseur et des flingues de concours."
"…Au fond maintenant, les diplomates prendraient plutôt le pas sur les hommes d'action. L'époque serait aux tables rondes et à la détente… Hein ? Qu'est-ce que t'en penses ?"
"Y'a des impulsifs qui téléphonent, y'en à d'autres qui se déplacent ..."
La scène du vitriol quasi entière :
"- Tiens, vous avez sorti le vitriol ?
- Pourquoi vous dites ça ?
- Eh !
- Il a pourtant un air honnête.
- Sans être franchement malhonnête… aux premiers abords comme ça, il a l'air assez curieux.
- Il date du Mexicain, du temps des grandes heures, seulement on a du arrêter la fabrication, y'a des clients qui d'venaient aveugles… ça faisait des histoires.
- Faut reconnaître, c'est du brutal !
- Vous avez raison, il est curieux hein ?
- J'ai connu une polonaise qu'en prenait au petit déjeuner. Faut quand même admettre que c'est plutôt une boisson d'homme.
- Tu ne sais pas ce qu'il me rappelle ? C't'espèce de drôlerie qu'on buvait dans une petite taule de Bien Ho Har, pas tellement loin de Saïgon… Les volets rouges et la taulière, une blonde comac… Comment qu'elle s'appelait nom de dieu ?
- Lulu la nantaise
- T'as connu ?
- J'lui trouve un goût de pomme.
- Y’en a.
- Et bien c'est devant chez elle que Lucien -le-ch'val s'est fait dessouder.
- Et par qui ? Hein ?
- Ben v'la que j'ai pu ma tête.
- Par Teddy-de-Montréal, un fondu qui travaillait qu'à la dynamite.
- Toute une époque !"
- ... 50 kilos de patates, un sac de sciure de bois, il te sortait 25 litres de 3 étoiles à l'alambic ; un vrai magicien Jo. Et c'est pour ça que je me permet d'intimer l'ordre à certains salisseurs de mémoire qu'ils feraient mieux de fermer leur claque-merde !
-Vous avez beau dire, y'a pas seulement que de la pomme, y'a autre chose, ce serait pas des fois de la betterave ? Hein ?
- …toutes les fluctuations de la fesse, on préfère pas s'en mêler. Moi j'ai un collègue comme ça, transporteur de cocu, y s'est retrouvé criblé en plein jour, rue Godeau, par une maladroite."
___
"Non, mais t'a déjà vu ça ? En pleine paix, il chante et puis crac, un bourre pif ! Il est complètement fou ce mec. Mais moi, les dingues, j'les soigne. J'vais lui faire une ordonnance et une sévère ... J'vais lui montrer qui c'est Raoul. Aux quat' coins d'Paris qu'on va l'retrouver éparpillé par petits bouts… façon puzzle. Moi, quand on m'en fait trop j'correctionne plus… j'dynamite, j'disperse, j'ventile."
"Il entendra chanter les anges, le gugus de Montauban ; j'vais l'renvoyer tout droit à la maison mère, au terminus des prétentieux..."
"Oui, c'est le jardinier qui ... tue les taupes !"
"C'est marrant qu't'aies gardé ce côté maquisard… t'es pas en âge d'arrêter tes momeries ?"
Certes, c'est pas avec ce genre d'œuvre qu'on devient érudit… m'enfin se récréationner les neurones c'est vital, non ?
Et je vous ai gardé au chaud une p'tite dernière manière de clôturer comme quoi on est d'accord le dialogue et moi :
"Ça, c'est bien vrai. Si on rigolait plus souvent, on aurait moins souvent la tête aux bêtises."
10 novembre 2013
A la fin de ma journée marathon pour voir le plus possible de lieux au festival Visa pour l'Image, je ne manque pas de faire une visite à la bibliothèque éphémère pour acheter le catalogue des expos. Il y a des tas de bouquins de photographes, des revues, des biographies… ça fait rêver toutes ces publications et cette année il restait un exemplaire du coffret de la Valise Mexicaine… Holala c'est plus du rêve là, c'est carrément une envie qui prend aux tripes… bon, réfléchissons… comment c'est que je pourrai piquer ça ?
Mais non je blague… et j'ai fait bien mieux sans m'en rendre compte. J'ai dû avoir l'air si affamé, si envieux de vivre l'histoire rocambolesque de la Valise et d'étudier photos et Histoire que l'époux préféré l'a chopé et dument payé avant de me le mettre dans les bras !
"Jamais autre que toi………" (Baschung)
Avant de développer cet extrait-7 souffrez donc quelques lignes sur mon impression du Visa 2013.
La Syrie en guerre civile abondamment du côté rebelle car le côté loyaliste est impénétrable, l'histoire petite et grande un peu avec John G. Morris et ses clichés de 1944 en France jamais montrés à part deux très célèbres ainsi qu'une expo du "off" sur l'Algérie des années 20… formidable ces photos ! Et puis, la Turquie en émeutes. Et puis quelques sujets plus légers : des types hindous à loilepé en pèlerinage - des vies de lions - la ville de Kinshasa déroutante. Et puis tout le reste des malheurs du monde tel qu'il va : des aliénés enchaînés - pendant le conflit la vie continue - une bonne femme qui se fait tabasser par son mec - les femmes pachtounes asservies - des gosses esclaves en Haïti - le feu dans une usine du Bangladesh…… bref que du youpi-tralala-tout-baigne sur notre petite planète. Des rétrospectives de grands parmi les grands, Mc Cullin dont l'expo s'appelle "la paix impossible" et Joao Silva qui se remet péniblement trois ans après avoir perdu ses jambes en sautant sur une mine.
Rien en Egypte, dans les contrées maghrébines, en Sud Amérique (à part un sujet sur la pacification des gangs à Rio do Janeiro), en Asie au sens large pourtant l'Indonésie, le Pakistan et tout le toutim c'est pas calmé par là-bas ! Et le Japon, rien… la Chine nada, la Russie pas mieux que l'Europe de l'est. Pour l'Afrique noire, pas beaucoup pour un si grand continent, juste un retour en RDC après les grands massacres, ça s'arrange pas bien là-bas non plus. Un p'tit bout d'Afghanistan quand même.
il y a de plus en plus de photographes autochtones à être exposés il me semble, ça c'est chouette.
J'ai lu quelques articles et points de vue de photographes qui ont de la bouteille et disent à peu près la même chose : les jeunes gens désireux d'entrer dans ce délicat métier foncent, en free-lance sans accréditation ni aucune assurance d'être publiés, tous au même endroit celui qu'est médiatique à un instant T. Les vieux d'la vieille déplorent le manque d'imagination de la jeunesse à choisir des sujets, les cerner et les étudier avant de partir chercher la moelle de ce qu'ils devraient avoir à en dire. Un grognon assure qu'une photo ne parle pas puisqu'elle ne répond même pas quand on lui dit bonjour… seulement voilà… il faut qu'un reportage dans son entier ait une progression et un style narratif qui feront passer l'information, l'émotion, l'envie d'approfondir du spectateur qui devient pour le coup un lecteur attentif, pas un bavard qu'attend que la photo lui cause. Bref les gamins, faudrait un peu bosser, pas faire le mouton ; faut aller là où les autres ne vont pas et ramener du récit (et du bon !) si vous voulez qu'on vous édite et qu'on vous expose… au boulot !
Maintenant j'en viens au fait, je vous entr'ouvre la Valise Mexicaine… qu'est pas une valise, sous forme de coffret cartonné, deux volumes :
Au dos du coffret cartonné, les fac-similé des cartes de presse ou autorisations de Chim, Capa et Taro :
Dans le premier volume, l'histoire de cette fameuse Valise (en réalité quelques boîtes) comment elle fut confiée, perdue et enfin retrouvée. Des photos des boîtes illustrent les propos. Une explication du boulot de Titan qu'il fallut déployer pour classer, trier, ré-attribuer les négatifs à chacun des trois et trouver où ce fut pris en vérifiant in situ, pas simple :
Des cartes montrent les déplacements des photographes sur le territoire espagnol avec mention des lignes de fronts puis les biographies et quelques photos d'eux prises par d'autres (Stein notamment), Taro et Capa jeunes et beaux qui semblent insouciants :
Et des essais très intéressants sur ces pionniers inventeurs du photo-reportage, sur leur travail et comment les médias s'en sont emparés, comment les images ont changé l'expression de l'actualité et comment elles sont devenues socles de propagandes :
Dans le deuxième volume, les 4 500 photographies sous forme de planches-contact avec des précisions sur les lieux, l'action, les personnes représentées, etc…
Ci-dessous, ce n'est pas pour rien que j'ai choisi "l'épisode" Teruel ; le premier half-track à rentrer dans Paris en cours de libération s'appelait Teruel (appartenant à la nueve de la 2ème DB) et était monté de républicains espagnols qu'avaient bien de la rancune pour les gouvernants socialistes (!!!) français qui leur avaient refusé les livraisons d'armes qu'ils avaient payées qui plus est ! Ils sont venus continuer le combat anti-fasciste par chez nous ces courageux.
Question subsidiaire, le socialo serait-il un traitre permanent ?
Et Teruel c'était avant Brunete où Gerda Taro fut tuée par un char républicain dans la panique du repli, première femme photo-reporter à mourir son "arme" à la main.
Très très court résumé de cette somme historico-photographique, travail éditorial des éditions Actes Sud à saluer !
L'unité de lieu ne me suffit pas à lier Visa pour l'Image et Valise Mexicaine.
Il y a une raison bien plus profonde et plus forte que j'ai découverte en étudiant les planches-contact. Ces trois zigs étaient des bons, Chim jouait du clair-obscur, Capa des compositions en diagonale, Taro des sujets à la Bauhaus, celui d'avant 1933 évidemment ; non seulement ces gens rapportaient ce qu'ils voyaient mais l'interprétaient pour le mettre à disposition de la compréhension de tous, ce n'est pas encore ça le troublant.
Ils ont fait pendant la guerre civile espagnole les mêmes photographies que les reporters actuels qui bossent en Syrie ou ailleurs là où ça se frite sévère et méchant. Oui les mêmes prises ! Seuls changent les habits, les coiffures, les uniformes, les armes et le sang devenu rouge quoique ça se voie aussi très bien en noir et blanc le sang perdu. Mêmes affûts dans des villes en ruines, presque mêmes chaises abandonnées en pleine rue, mêmes morts dans les grotesques postures de la violence du trépas, mêmes blessés gisants en attente d'hypothétiques et maigres secours, mêmes jouets laissés dans la débâcle d'un exil, mêmes pans de murs percés pour surveiller l'ennemi, mêmes cohortes de réfugiés, d'orphelins, mêmes temps de pause… un peu de toilette, quelque chose à grignoter, des cigarettes partagées…
Tout change, rien ne change.
9 octobre 2013
Vraie fausse histoire inspirée par le courriel d'une potesse qui me racontait en direct-live ses invités qu'arrivaient pas : son pote s'était fait voler sa selle de vélocipède, sa potesse sans rapport avec le premier, était appelée au chevet de sa grand-mère mal en point.
Ça sonne et ça sonne et ça sonne et ça cause aussi.
Un bricolage spécial gros dormeur, réveil-matin ET radio-réveil ; l'un sonne bêtement tandis que l'autre cause sottement. Il va émerger des brumes de la steppe où il courrait il y a encore dix secondes avant que ces foutus engins tapageurs ne bousillent son rêve. Ça y est il émerge pour retomber fissa dans la vile réalité d'un jour de boulot. Le téléphone commence à corner désagréable. Décidément……
Sortir des plumes, trouver cette saloperie de bigophone et adopter à poil une posture d'habillé respectable pour trouver le ton qui ira bien à la conversation qu'il devine casse-pied voire pénible… carrément emmerdante au pire.
Et ben voilà ! Mission immédiate, exécution rapido ! Ça ne pouvait pas commencer mieux, merde… Il en a par dessus les oreilles de son travail. Tout claquer à la gueule du chef, se barrer pour de vrai, enfin la visiter cette steppe trop rêvée jamais vue, jamais sentie. Envie d'hurler.
Dans l'immédiat, c'est vélo-boulot. Après rapide vêture sur toilette de chat… de chat, la honte… un steak plus œuf à cheval et zou… c'est parti pour la prochaine mission… mais qu'est-ce qu'elles ont toutes en ce moment… ça doit être le printemps… faut y aller-allons-y grogne t-il.
Galopade dans l'escalier, glissade puis passage furtif devant la cagna de la bignole, une spéciale qu'aime pas les animaux. Deux bonds en suivant et il atteint le garage à vélos. Son sien c'est le bleu à selle jaune. A selle jaune… à selle jaune… mais où est-il donc… Il est là, toujours bleu mais la selle… la selle jaune a disparu. Un voleur de selle jaune rôde et il a fallu que ça tombe sur son clou a lui. Décidément…
Trop pressé pour considérer une solution de rechange, il enfourche en danseuse ; s'imaginer en danseuse, une vraie à tutu et tout l'toutim, lui fait retrousser une demi-babine manière de sourire en coin… et puis faut voir, si ça se trouve il tiendra le rythme à la pédale sans se massacrer la queue sur cette saloperie de selle jaune si inconfortable pour son anatomie délicate. Jaune ou pas, c'est un ruine-queue du tonnerre la selle ! Tout en moulinant ferme du jarret, il rumine l'emploi du temps d'après mission. Faudrait pas des embrouilles et des complications aujourd'hui, il a rendez-vous avec Lafourmi sa voisine en fin d'après-midi ; elle est chouette sa voisine sauf qu'elle l'emmerde grave quand elle veut absolument lui faire ingurgiter des repas de salade parce-que-c'est-bon-pour-la-santé… des salades et puis des graines aussi et puis des soupes miso… à lui… misère…
Il a tant bien pédalé que le paysage a changé ; une banlieue de maisons vieilles et moches succède aux gros immeubles crados de centre ville, c'est encore pas ça pour un qui porte son désir de steppe au fonds des tripes. Ah voici la rue oui… le numéro oui… c'est ici… il délaisse son clou, qui ne craint plus rien sans selle jaune, à côté d'un portillon qu'il pousse. Saut pour avaler trois marches en vieux béton, ouverture de porte sans ménagement histoire que la vieille l'entende arriver, les vieilles c'est sourd ordinairement :
- et ben alors ! C'est quoi c'te vacarme nom de d'la !……… Ah c'est vous… pourriez être plus urbain !
- s'cusez Madame, d'habitude on ne m'entend pas arriver à cause de mes pas de…
- mouais, bon ça va… m'enfin j'suis pas sourde ! Vous êtes prêt ? Parce que la gamine va pas tarder d'arriver
- oh vous savez, il n'y a pas de préparation spéciale, vous me menez à la chambre et ça ira… euh si… quand même… elle est comment votre petite fille ?
- comment ça elle est comment ?
- enfin je veux dire… euh… physiquement… elle est… euh… bon… ce n'est pas facile pour vous de juger je suppose mais bon… plutôt grande, petite… dodue… chais pas moi… euh… avec beaucoup de poitrine… enfin vous voyez quoi…
- ah non j'vois pas grand-chose, j'suis pas sourde mais pour les yeux c'est une autre affaire… bah bon… vous voulez savoir si elle est bandante peut-être ?
- ah… voilà… c'est ça… je ne l'aurais pas exprimé ainsi mais puisque vous…
- allons quoi ! A mon âge, vous imaginez bien que j'm'y connais un brin alors faut appeler un chat un chat et pis c'est tout ! Rassurez-vous elle est toute mignonne, fluette où ça va bien, replète aux bons endroits, vous devriez vous régaler… héhéhé… venez-donc que je vous installe.
La chambre est claire, meublée d'ancien sans valeur mais de qualité et bien assorti. Les draps sont frais qui sentent la lavande. Il eut préféré un cocktail mousse-champignon-garenne. Un édredon ventru et deux bons oreillers complètent le confort. Il se dit que finalement cette journée ne devrait pas être la pire de la semaine :
- vous lui avez donné rendez-vous à quelle heure à votre petite fille ?
- j'ai rien dit du tout, elle est jamais à l'heure cette satanée gamine ! Je me suis contentée de l'alarmer grave sur mon état de santé, elle va accourir n'en doutez pas, nous sommes très proches toutes les deux dit-elle avec un grand beau lumineux sourire plus que sincère
- bon, bon… très bien… laissez-moi m'installer et me concentrer maintenant s'il vous plaît
- d'accord… et avant vous ne voulez pas une petite collation, vous devez avoir une faim de…
- chutttt… ne dites plus rien, filez vous cacher… j'entends des pas, si elle vous voit tout est fichu !
Elle a ses aises dans la maison qu'elle chérit presque autant que celle qui y habite la petite fille. Elle entre en vitesse, jette son sac à la volée sur le fauteuil, celui de la télé et se précipite dans la chambre de sa mère-grand :
- ah Mémé ! Ma Mémé chérie, que t'arrive t-il ? Hier tu pétais la forme et aujourd'hui… holala… t'as appelé le médecin au moins ?
- bof le médecin… à mon âge… j'crois qu'c'est la fin ma jolie… la fin……
- mais non, nonnnnn…, dis pas ça… et puis t'as une drôle de voix, t'es tout enrouée… holala……
- ah… c'est pour mieux te demander pourquoi t'as cet affreux manteau bleu mon enfant ?
- mais Mémé… tu vas vraiment pas bien… t'aimes pas le rouge ! Et puis tu dis que j'ai l'air d'une communiste avec ma cape rouge !
- ah… hum… oui-oui-oui… c'est vrai les communistes… threu-threu-threu……
- et tu tousses en plus… holala ! Et dis-donc mais… t'as une dent qui se débine ?
- ahhhhh… où ça ?
- là, elle glisse de tes lèv……… ah nom de dieu d'bordel de merde !!! C'est pas vrai !!! Dites-moi qu'c'est pas vrai ?!?! Sortez du plumard de ma grand-mère et dites-moi que je rêve ! Elle a pas fait ça quand même !?!???
- houuuuu…… heu… veux-je dire, ben si……
- m'enfin c'est pas vrai, non-non-non c'est pas vrai je rêve, je dois rêver, c'est pas possible, elle a pas fait ça… sacrebleu faut que j'me réveille…
- hum hum si elle l'a fait sinon je ne serais pas là… vous comprenez… et puis ne vous en faites pas, on ne les mange pas les…
- ah mais encore heureux que vous ne les mangez pas, manquerait plus que ça tiens ! Mémé ! Hou-houuuu Méméééééé… sors de ta planque ! C'est manqué ton coup et c'est bien-fait tant-mieux… on n'est plus au moyen-âge quand même !!!
Il est complètement dépité ; la mission est foirée. La fille est bien jolie ç'aurait été un plaisir de la croquer. La mère-grand va se plaindre, il ne sera pas payé de sa journée… et puis pédaler… et puis appeler Lafourmi pour lui dire son contre-temps et puis…… à quand la steppe…
La grand-mère alertée par les hurlements indignés est sortie du placard où elle s'était coulée, désolée que sa petite fille ait découvert le pot-aux-roses avant terme ; ça va chauffer pour son matricule, elle va s'en bouffer du "vieille sotte du siècle dernier" pas à la page des modes modernes et tout le tralala de la guerre ordinaire des anciens et des modernes. Zut.
La petite fille est ulcérée que sa grand-mère à elle, la plus chérie de toutes les grand-mères, ait eu cette idée saugrenue de la faire dépuceler à l'ancienne… "croquer" comme elle dit dans sa langue d'antan.
Il se tient coi immobile, presque il fait partie du papier-peint pour se faire oublier pendant que la grand-mère et la petite fille s'expliquent. Il en entend des mûres et des pas vertes. Comme elles s'époumonent à qui-mieux-mieux, elles vont bien finir par manquer de souffle et alors il placera un petit compliment sur… sur quoi… sur n'importe quoi histoire de faire un peu bonne impression malgré le naufrage et tenter de sauver au moins un bout de salaire, tant pis pour la prime de bonne fin. Décidément…
- et puis t'as vu un peu la gueule qu'il fait le Loup ? T'as pas pitié d'un travailleur qui ne va pas être payé ?
- ben si… enfin non… bah je sais pas, il n'avait qu'à pas se faire découvrir avant la fin aussi ! C'est pas comme ça que ça se passe dans la fable
- la fable, la fable… mais on ne vit pas dans les fables et il faut bien qu'il mange ce pauv' gars ! Ça t'as une faim ces bêtes-là que tu peux même pas imaginer ! T'es vraiment innocente… à ton âge… pffff…
- oh non Mademoiselle ne vous inquiétez pas pour moi, ce sont les risques du métier. Je vais vous laisser à votre grand-mère qu'est une bonne dame et puis j'ai à faire en ville et je suis déjà en retard, je dois retrouver une amie mais comme je me suis fait voler ma selle de vélo alors…
- et ben dites-donc c'est pas vot' jour ce jourd'hui, une mission avortée, une selle envolée… Allons donc… vous avez une bonne tête de bon Loulou, je vous ramène en ville où j'ai moi-même à faire, j'ai rendez-vous avec ma chouette copine Lafourmi… dit-elle en souriant large.
- Lafourmi ?!??
- ben oui Lafourmi
- c'est ma chouette copine aussi !!! Ah ça alors, quelle veine ! On y va ensemble ? Vous m'enlevez ? On modifie la fable ?
- d'accord ! Mémé chérie, sois pas triste, ça partait d'un bon sentiment… on s'est expliquées, n'en parlons plus… il faut que je file, j'avais promis à Lafourmi d'arriver tôt et tu fais tout manquer avec tes lubies d'ancien temps ! Et puis je suis si heureuse que tu ne sois pas malade… pas malade du corps en tout cas dit-elle en essayant d'étouffer un rire moqueur.
La jeune fille ramasse son sac, embrasse tendrement sa grand-mère un peu ronchon en la circonstance. Le Loup s'incline devant la vieille, un salut confit en excuses et désolation :
- allons, allons, beau Loup, ça peut arriver c'est pas si grave… j'eus préféré qu'elle ait affaire à un professionnel pour sa première fois… les blanc-becs qu'elle fréquente, j'suis sûre que ça vaut pas tripette question galipettes ! tenez… prenez ça et dites rien à personne… chutttt, dites rien, c'est un p'tit dédommagement… et de faire un clin d'œil complice au dépuceleur patenté en lui fourrant des biffetons pliés dans la patte.
- alors ? Loup y es-tu ? Lafourmi va s'impatienter !
- voilà, voilà, j'arrive !
Il jette un dernier regard à son vélo bleu amputé, il l'abandonne ; une autre vie commence aujourd'hui… peut-être… faut voir…
Il se prend à rêver en mode gai, radieux… amoureux ?
- dis-donc je vais m'arrêter chez Riflard le boulanger de la route de St Leu…
- mouiiiis… pourquoi pas
- comment ça pourquoi pas ? Tu penses pas que ça lui fera plaisir une galette et un petit pot de beurre à Lafourmi ?
- oh si-si… bien sûr !…… sûr que des galettes et du bon beurre, y en n'a pas dans les steppes marmonne t-il sotto voce et sourire en coin.
1 septembre 2013