Décor : dans une ancienne école, la grande mairie d'une toute petite commune de profonde cambrousse

Epoque :  cet automne, XXIème siècle le 6 décembre 2014

Acteurs : le maire, cinq conseillers municipaux, le président du conseil général et deux affidés à lui plus mézigue.

Didascalies : le ton des dialogues reproduits sont d'un calme roué côté chef, éruptif, véhément, colère côté mézigue 


D'où vient que les politiciens partent en campagne lorsqu'ils veulent se faire élire, qu'ils attaquent les grandes et petites manœuvres pour choper la queue du mickey ? Je ne sais pas : battre la campagne comme le font les chasseurs peut-être… pourtant on dit la pêche aux voix, la pêche n'est pas la chasse… m'enfin bon, passons.

En allant chercher mon dû de sacs-poubelle à la mairie, je taillai une bavette avec le maire, nous causâmes de choses et d'autres, notamment des importantes qui nous font défaut. Il m'apprit ainsi que le président du conseil général, le grand chef quoi, venait nous visiter le lundi suivant. Nom d'une pipe que j'y dis au maire, je viendrai lui toucher deux mots à ce quidam. Deux mots… façon de causer… des bordées, des salves oui !

Le jour dit j'arrive pile à l'heure ou bien ma montre fatigue. Tout ce petit monde est déjà installé autour des bancals plateaux sur tréteaux, seul luxe que nous puissions nous offrir en guise de table communale. Je frappe à la porte pour la forme et entre en faisant une rapide révérence histoire d'éviter de serrer toutes les pognes ; un collègue m'avance une chaise qu'il pose à côté du chef. Du coup, j'y serre la paluche au chef que je connais pour avoir essayé vainement en 2005 de l'attirer à une réunion publique afin qu'il explique pourquoi il voterait oui au referendum sur le Traité Constitutionnel Européen, il n'avait pas d'arguments probablement…… puis pour l'avoir sollicité, sans succès on s'en doute, sur d'étranges devis de travaux semi-publics particulièrement onéreux par rapport au travail à fournir. Ah oui et puis aussi lorsqu'il vint soutenir d'une demi-fesse la candidature de député d'un de mes proches.

Notre bon chef se racle la gorge et puis :

- vous le savez, je n'ai qu'une parole…

- oh super ! Je vais avoir enfin la réponse que tu m'as promise absolument rapidement et que je n'attends que depuis sept ans !

Pas de réaction, on est patient quand on fait chef

- …si vous nous réélisez, nous viendrons tous les ans faire le point…

- ah mais c'est pas tous les ans qu'il faut que tu viennes c'est toutes les semaines, on te montrera qu'on n'a pas de téléphone pendant deux jours au moins chaque semaine, qu'on a de longues coupures d'eau en plein mois d'août parce que le tuyau est pourri même que mes potes africains en vacances chez moi en étaient complètement éberlués… pas de réseau de téléphonie mobile et encore moins de réception internet, cela va sans dire

- oui mais là, c'est privatisé on n'y peut rien, faut voir avec les opérateurs

Je m'en doutais qu'elle allait tomber cette réponse, on se décharge sur le privé qu'est tout content de choper de la rente, qui a augmenté de vingt-cinq-pour-cent l'ardoise en cinq ans sans investir le moindre picaillon dans la modernisation des installations. Les contrats de délégation de service public ne sont que torche-cul pour ces opportunistes. Pardi pourquoi se gêner, personne ne moufte.

- mais alors vous n'avez qu'à nationaliser !

Ça fait rigoler les collègues, les affidés attendent la fin de l'orage bien sagement

- ben quoi ça vous fait marrer, tant mieux ! Ils disent qu'ils sont socialos eux là… alors quoi ?!?!?!

- oh vous savez, ça fait un moment qu'on ne privatise plus

Il espère se rattraper comme ça ? Quelle pauvreté de trait et quel mensonge !

- ah ouais comme ce qui se trame à l'aéroport de Toulouse① peut être…

Pas un geste, pas un mot de dénégation

- pour le téléphone mobile, les communes pourraient faire poser des antennes-relai afin d'obtenir du réseau au moins sur un point de la commune par exemple devant la mairie

- ah ouais génial, tu te casses une patte à quatre kilomètres, tu te traines à la marie pour téléphoner aux secours… ben voyons !

Sans compter que les petites communes de pauvre budget ne trouveront pas les moyens de payer des poteaux puis d'aller faire la danse des sept voiles chez les opérateurs pour supplier qu'ils viennent poser des antennes… et pas gratos naturellement. C'est privatisé, on est privé de services : logique socialiste

- et l'eau coupée faute d'équipe pour venir réparer… et quand je reste bloquée douze jours parce qu'une coulée de boue conséquente bloque la seule voie d'accès, je fais quoi ? Un bon orage d'été et paf je reste coincée… deux-trois jours c'est normal tu vois, on est à la campagne on est habitué à se débrouiller… comme pour l'hiver si la neige tombe on reste au chaud en attendant que ça passe mais là… douze jours tu te rends compte, douze jours sans pouvoir passer, aller au boulot, faire les courses, etc. et finir par devoir appeler un huissier pour constater officiellement l'incurie publique ! Moi appeler un huissier tu vois à quoi je suis rendue, non ? Bizarrement, je n'ai pas eu besoin d'aller en référé au tribunal, quelqu'un a dû s'émouvoir de l'astreinte que j'étais résolue à demander… un miraculeux tractopelle a fait le boulot alors qu'on me répondait depuis douze jours que les gonzes de l'intercommunalité chargés de ce genre de déconvenue étaient en vacances… tu trouves pas ça miraculeux, un tractopelle qui colle au cul d'un exploit d'huissier ?

Non apparemment il ne trouve pas ça miraculeux, il ne trouve rien d'ailleurs et en profite pour basculer sur le sujet des entretiens de route. Il va sans dire que c'est bien pourrave aussi notre réseau local.

- alors normalement maintenant ça va être la région qui va s'occuper du réseau routier

- hannn génial ! Ils ne savent même pas qu'on existe au château régional qui est à deux cent bornes de notre pauvre petit coin ! De toute façon, on n'a jamais d'interlocuteur quand un problème ordinaire se pose… le maire dit : "vas voir Truc" qui répète à un certain Machin qui dit qu'il faut aller sonner chez Chose qui répond qu'il ne peut pas s'en occuper faut voir avec le département qui lui, surveille le sanglier qu'il a sur le feu ! Mais vous allez le comprendre qu'il y en a marre, gravement marre ?

Comme si rien n'avait été dit et ça ne me surprends pas je suis habituée à l'autisme politicard, la propagande redémarre

- pour la route entre Trifouillis et Lezoies qui est défoncée et pas assez large, on va faire des travaux en 2015, 2016 et 2017

Il serait un peu temps oui, quinze ans au moins que ça aurait dû être accompli et c'est la seule nouvelle un peu positive à laquelle le chef condescend ; pourquoi trois tranches de travaux en trois ans pour la réfection d'à peine treize kilomètres, mystère…

Un collègue évoque le coût exorbitant d'une crèche pour vingt cinq gosses en construction au chef-lieu de canton : un million trois cent mille euros② pour trois cent mètre carrés d'implantation soit quatre mille cinq cent euros le mètre carré ou encore cinquante deux mille euros par tête de gosse

- ah oui j'ai vu ça, j'espère qu'à ce prix-là les merdeux vont avoir des robinets en or aux chiottes et des tableaux de maître à la cantoche ! T'en fais pas Frédéric, c'est pas perdu pour tout le monde les rétro-commissions, il n'y a pas que les célèbres lycées d'Ile-de-France pour glaner quelque dîme…

J'y vais un poil fort, de l'allusion certes mais ça peut aussi être compris comme affirmation alors que je n'ai que de très forts soupçons. Une affaire ancienne qui me concerne directement et dont j'avais reniflé les traficouillages quasi évidents m'avait amenée à demander audience au chef (qui n'était que demi-chef à l'époque) pour lui demander des éclaircissements ; il avait considéré effectivement qu'il semblait y avoir un os dans le potage③, m'avait promis de se renseigner et de me recontacter. Sept ans après j'attends encore. Que puis-je tirer comme conclusion de cette absence de réponse à part que j'ai découvert un truc pas obligatoirement réglo ? Voici pourquoi le "je n'ai qu'une parole" inaugural me fit pouffer ! 

Enfin, le maire a un gros soucis à présenter :

- dans le cadre de la dématérialisation des actes officiels, il faut qu'on s'équipe en nouvelle informatique, signature électronique, etc. et ça va nous coûter plus de trois mille euros alors qu'on ne transmettra que trente ou trente cinq actes par an, c'est exorbitant ces frais pour une toute petite commune

- et voilà !… Encore une fois personne ne nous a demandé notre avis, une directive tombe et faut exécuter, z'auriez pas pu nous consulter on aurait proposé un regroupement de communes ou un poste unique au chef-lieu… vous décidez et nous on trinque comme d'hab. que je rétorque dans la foulée avant l'éventuelle réponse qui ne viendra pas

Il me regarde le chef… air fatigué genre : qu'est-ce qu'il ne faut pas subir pour choper la queue du mickey.

Un petit tour et puis s'en va… Qu'en reste t-il ? Rien, nada, nib. Pas le moindre commencement de réflexion sur l'aménagement du territoire, l'installation des jeunes, le développement rural, le récurant qualificatif de zone blanche dont notre territoire est affublé faute d'investissement, le glissement lent mais sûr vers le désert médical, la dépossession de toute décision pour nos conseils municipaux qui ne peuvent plus rien faire d'autre qu'obéir aux imbéciles injonctions, etc. Bref nous crevons. A la page 'repères historiques' du site internet du conseil général il est écrit : "Depuis les lois de décentralisation, le Département intervient dans presque tous les domaines de la vie quotidienne." Téléphonie et connexion, santé ou état des routes entre autres ne sont pas des domaines de la vie quotidienne CQFD.

Et le chef qui veut être réélu ?… Ben ça alors !

Tout le monde est debout et se dirige vers la sortie soulagé de ne plus m'avoir devant le pif, je conclue à l'adresse du chef :

- le jour où ça va s'énerver vraiment, il y aura de nouveau des têtes qui vont tomber, d'autres au bout des piques… faudra pas vous étonner hein. Je ne participerai pas, je n'irai pas tricoter au pied de l'échafaud, je ne pleurerai pas non plus

Réaction du chef ? Sourire en coin type : cause toujours tu m'intéresses…

Cette dernière saillie n'était vraiment pas pour faire la mariole, je crains que des temps difficiles nous tombent sur le coin de la gueule et qu'il y ait plus de victimes que les seuls coupables.

Pour le reste, je me suis seulement défoulée bien consciente qu'il ne sortira rien de positif de cette séance.

Depuis la révolution de 1830 le département est administré par la gauche ; des gens intelligents et efficaces sans conteste puisque nous sommes l'avant-dernier plus pauvre département de France … ouf on a failli être le dernier, un vrai coup de bol. Ce n'est pas faute de lever l'impôt, nos contributions ont augmenté de quarante-pour-cent en dix ans. Où est passée la cassette, je l'ignore. Je sais que depuis dix ans : la Poste cantonale n'est plus ouverte que quelques heures le matin cinq jours de la semaine quand le préposé n'est pas envoyé ailleurs en remplacement, que j'ai dû investir dans une coûteuse installation satellitaire pour être servie en internet faute de quoi je ne pouvais pas travailler, que la téléphonie et les routes… déjà raconté. Un joli petit coin de pays ignoré de tous sauf au temps du paiement des taxes et de la visite préélectorale. Inutile de rêver à un changement de majorité locale, ceux d'en face sont identiques à part leur couleur d'étiquette.

Aller voter ? Foutaise !

Il serait tellement plus judicieux de prendre nos avenirs en main, de se passer de chef.

① quatre jours après cette réunion, nous sommes informés par Radio-Paris France-Inter que l'aéroport de Toulouse, berceau historique de l'aéronautique, est vendu beaucoup aux chinois et un peu aux canadiens… donc comme ça on ne privatise plus ? Le pompon, c'est qu'il est rentable cet aéroport… et hop encore une privatisation des profits pour mieux mutualiser les pertes plus tard, chapeau bas messieurs les fossoyeurs !

② pour ce prix formidable, on peut acquérir un 4 pièces dans le plus cher arrondissement de Paris !!!

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③ L'indice de la corruption mondiale édité par Transparency International place la France vingt-sixième sur cent soixante quatorze pays en 2014, pour mémoire c'était vingt-deuxième sur cent soixante dix sept en 2013… misère…

 

 


 

Evocateur n'est-il pas ! Quoi ? Non… Ah… Si j'ajoute Orient derrière, ça va mieux ?

L'Orient, l'Est… ça m'a toujours fait rêver.

Comment ça m'a pris… euh… dans les gènes ? L'arrière grand-père turc de qui je tiens les yeux bleus m'aurait-il refilé à travers les générations le regard tourné vers cette direction cardinale, hé peut-être… va t-en savoir. Les autres ancêtres s'énervent à lire par dessus mon épaule dont le piémontais à yeux bleus lui-aussi. Mais baste la litanie de mes aïeux est foutrement compliquée, goupil mélangée et bien contente de l'être.

D'un fait fortuit d'enfance ? Probable. Après l'affaire de l'œuf d'or on m'offrit des livres mais aussi de grands albums de textes illustrés.

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Mon premier fut le Million les aventures de Marco Polo, la rencontre avec Gengis Khan

Ça commence bien… en routeOrient

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et puis on voyage pas ordinaire

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Mon enthousiasme à dévorer cette aventure me fit gagner les Contes des mille et une nuits… ah ! Pâmoison, pas moins… seulement un petit bout expurgé, Sinbad, Aladin… j'ai suivi !

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des chevauchées fantastiques…

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et des rencontres fabuleuses…

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on navigue beaucoup, c'est un peu risqué…

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parfois, faut bien le reconnaitre, on est fourré dans des situations un brin pas simples !

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Peut-être bien que je ne suis pas vraiment revenue de ces récits ; toujours un bout d'Orient qui me trotte dans un coin de cervelle.

A peu près à la même époque en farfouillant dans une demeure familiale, j'ai dégoté une vieille édition jeunesse des Contes des mille et une nuits encore. Les illustrations m'ont ébahi, ces traits de plume, ces couleurs…

sche vieux site

 

J'aimais bien aussi baguenauder du doigt sur des cartes géographiques ou la mappemonde. Tous ces lieux, ces villes aux noms si… si… suggestifs : les tentures et tapis, les arabesques d'or aux portes des palais, les odeurs… musc et épices, les belles dames entortillées dans la soie et le brocart, les gardes chamarrés à poignard redoutable, les chevaux aux riches caparaçons, les lourds bijoux… enfin bon, j'y étais quoi ! Des croûtes aux genoux, les tifs ébouriffés et des gnons partout, je n'avais pourtant pas la dégaine propice à ces délices orientales.

De m'intéresser me fit trier. Je finis par négliger franchement tout l'Extrême de l'Orient. Mes pérégrinations en chambre s'arrêtèrent petit à petit à l'Afrique du Nord, l'Asie Centrale et un bout de l'Asie du Sud, les Proche et Moyen Orient.

De ces fragments d'enfance surgissent d'autres souvenirs, comiques. J'ai entendu ou lu un mot qui m'a fait profit quelques jours ! Ziggourat… wouahhhh !!! C'est quoi ça ziggourat ? Ce mot je me le suis mâchouillé un bon peu histoire de bien en profiter avant de savoir à quoi il se rapportait, tout devenait ziggourat… ziggourat par ci… ziggourat par là…  Quand j'ai su grâce à la méthode "dis Papa c'est quoi……" je suis allée fouiner quoi savoir sur la Mésopotamie mais c'était pas marrant. Bien trop compliqué à comprendre pour une gamine et pas d'ouvrages faramineux avec des beaux dessins pour colorer les rêvasseries. Et mon déguisement ! Ah celui-là c'était quelque chose… Lawrence d'Arabie rien que ça… j'ai tempêté jusqu'à ce qu'on accepte de me faire la même vêture que ce beau monsieur tout fier altier que j'avais vu sur des affiches de cinéma… bah oui quand on est gosse on glisse sur l'écume des choses ; mon père a fabriqué un cimeterre en carton bouilli-papier d'alu, j'étais une vraie terreur avec ce machin brandi en hurlant à l'assaut du noisetier dans le jardin… je rigole rien que d'y penser, n'empêche c'est le seul déguisement dont je me souvienne parfaitement et pourtant j'en ai eu des tas plus riches et moins guerriers.

Pour le Proche Orient, j'avais la Bible à lire… mouais… pas très illustrée !

 

Bien avant ces voyages imaginaires, il y avait eu les "événements", l'empire français qui bat de l'aile, les conversations animées autour d'un mystère : Algérie*.

Mystère facilement percé mais pour comprendre de quoi il s'agissait, bernique. 

En grandissant j'ai mesuré dans quel nid douillet j'étais tombée : des anti-militaristes anti-colonialistes, ça ne pouvait pas faire de bons clients pour l'Algérie française.

Encore un bout de chance, aucun de mes parents n'a dû aller "casser du bougnoule" : mon oncle était trop âgé mon père exempté et affublé d'une sale gamine, moi. Mon parrain, meilleur ami de mon père a dû partir. Aspirant il était. De tout son séjour forcé il n'a réussi à avoir qu'une seule permission pour mon baptême et encore il n'est arrivé que pour le dîner, son avion avait essuyé quelques difficultés au décollage. Il aurait prit un tapis volant ç'aurait eu plus de gueule, il y avait de la place pour atterrir au jardin et puis le pasteur en aurait bavé des ronds de chapeau ! Lui, le parrain, il a laissé un bout d'âme là-bas. Il n'a jamais voulu en parler mais ne pouvait dissimuler si bien qu'on n'en perçoive rien.

Ils étaient inquiets les parents. Nés juste avant que les allemands ne leur tombent dessus avec leur reich de mille ans pour six longues années de galères et malheurs, pas le temps de souffler et paf c'est la guerre d'Indochine sans conscription mais fallait payer pour les colons du caoutchouc… les grand-parents c'était encore pire, ils avaient une vague d'allemands de plus au compteur sans oublier ce que leur propres grand-parents leur contaient de l'invasion prussienne. Ça commençait à bien faire, fallait ficher la paix aux braves gens ,nom d'une pipe !

Or donc, je n'y comprenais rien sauf que j'avais la trouille pour Parrain, je savais qu'une guerre ça tue. 

Et puis j'ai grandi, qui l'eut cru ! A l'adolescence, mes copains rêvaient de tailler la route vers des Katmandou fantasmés des Indes gracieuses où fumer tranquille de l'herbe qui rend nigaud. Je lorgnais plus près le Liban, ah… crapahuter dans la montagne, repaire des Druzes… "mais t'es fada c'est la guerre là-bas !" qu'ils me rétorquaient…  je le savais bien que c'était la guerre, la pire de toutes, une civile les frères s'étripent. Je regardais cet "Orient compliqué" par le biais politique des conflits en cours à ce moment-là. Liban, Palestine, Iran, Irak, Syrie plus un truc pas banal : le front Polissario qui revendiquait un état saharaoui dans le désert du Sahara occidental. Maroc et Algérie voulaient en croquer aussi de ce gros tas de sable. Et voici-voilà que l'Algérie se repointe dans ma ligne de mire d'autant que mon patelin sudiste au bord de mer avait absorbé en partie le débarquement des "pieds noirs" pour l'habitude parlée ou "rapatriés d'Algérie" façon littéraire. Des camps de Harkis aussi particulièrement mal traités et dissimulés aux regards. Je me retrouvais avec deux fers au feu, les évènements du moment et l'histoire ancienne entre mon pays et l'Algérie dont j'avais eu vent dans l'enfance. Revenons-y un peu.

Vous connaissez l'histoire**, l'Algérie département français n'obtient pas son indépendance comme les protectorats du Maroc et de Tunisie.

S'en suit par gradation une guerre qui ne dit pas son nom et déborde sur le sol métropolitain. Des actions pour soutenir les algériens succèdent aux entreprises de la faction colonialiste. Manifeste des 121/contre-manifeste des 185. Massacres en plein Paris, la Seine charrie des corps. Là-bas un général gagne "Massuvement" la bataille à Alger… les pros-indépendance dénoncent les tortures. Manifs et contre-manifs là-bas, un coup les algériens, un coup les français d'Algérie… en face les militaires fort armés : tueries, massacres, revanches croisées entre les deux populations. Un DC3 détourné, les occupants dont le futur président de l'Algérie indépendante arrêtés, le Maroc est furax. Le gouvernement tombe, l'ONU patauge et puis c'est au tour de la République de clabauder. "Un quarteron de généraux en retraite" sèmera la confusion trois jours durant. O.A.S. (Organisation Armée Secrète) de triste mémoire.

De cafouillages en foirades, les morts s'entassent. 

C'est une époque bouillonnante dans les milieux intellectuels, les Aron, Genet, Sartre, Leiris, Roblès évidemment, la grande résistante Germaine Tillon, Maurice Nadeau l'éditeur… quelques vedettes du ciné ou de la chanson aussi… qui débattent publiquement. Quelques-uns mettent les mains dans le cambouis se font "porteurs de valises". De leur côté les colonialistes répliquent vertement.

 

Mais qu'allait-on faire dans cette galère ! Et le plus pas croyable c'est que ça commence par une bêtise, un supposé coup d'éventail du Dey d'Alger à l'encontre d'un consul de France qu'avait peut-être mérité sa supposée baffe… ben merde alors qu'il se dit cet imbécile de Charles X et zou il part conquérir… ouste, du balai les ottomans. Pendant que les prussiens nous chouravent l'Alsace et la Lorraine, on pique un bout d'Algérie et l'Indochine. Pratique, les pauvres gens virés de leur chez-eux dans l'Est français vont se refaire une vie au soleil sur le dos des autochtones qui changent d'occupant. Seulement voilà ça n'est pas une colonisation comme les autres. 

Notre constitution de 1848 déclare l'Algérie territoire français. Logiquement les algériens sont français… et bien non ! Ils sont administrés sous statut d'indigénat agrémenté de mesures d'exception, aucun droit civique encore moins politique. Ignoble, le décret Crémieux leur file encore un peu plus le bourdon aux occupés, les juifs algériens deviennent français, pas les musulmans. Ils finiront par recevoir l'égalité civile trop tard, bien trop tard en 1945. Aux temps des guerres mondiales ils ont eu le devoir d'aller se faire massacrer sous le drapeau tricolore, c'est tout. 

Comment les français ont-ils pu prospérer un siècle sur une terre accaparée sans se soucier le moindrement des autochtones à part les utiliser comme main d'œuvre bon marché ?… sentiment de supériorité, mépris, indifférence ? Comment n'ont-ils pas su s'apercevoir qu'une telle organisation sociale à un français contre huit indigènes n'était pas soutenable à long terme ? Pourquoi dans ces conditions ont-ils organisé des systèmes éducatifs et de santé au bénéfice de tous ou presque ? Qu'espéraient-ils donc et comment pouvaient-ils jouir de la vie tranquillement au contact étroit de colonisés en majorité des nécessiteux soumis ?  Probablement n'y a t-il pas de réponses ou bien il y en a une foultitude, autant que de colons.

Après moult monstrueuses vilenies les accords d'Evian en mars 1962, l'O.A.S. sème la terreur en vain. En juillet c'est l'indépendance.

 

Au début du XXème siècle et considérant que nos ancêtres avaient commis de grosses bêtises sur ce territoire, on aurait pu s'avouer que le statut des indigènes était franchement dégueulasse, intenable, que ça allait provoquer une catastrophe, péter à la figure de l'occupant… et non, dommage on se serait épargné des morts à milliers, des haines et rancœurs tenaces de part et d'autre. L'indépendance serait advenue forcément, quel peuple n'a pas réussi un jour ou l'autre à reconquérir son territoire et son libre-arbitre ! Il n'est pas interdit d'imaginer que la transmission eut été sereine au mieux, moins tragique au pire. 

Nous n'en n'avons pas fini. Aujourd'hui des revanchards fielleux érigent des monuments à la gloire de l'O.A.S. avec la complicité des municipalités, la République ferme pudiquement les yeux quelle honte ! Si les survivants de cette organisation qui a tout commis d'hécatombes en assassinats, de concussions en compromissions pour faire capoter les accords d'Evian, n'avaient pas été réhabilités en 1968 par le grand Charles qu'a encore raté une occasion de se taire, nous n'aurions pas à subir ces iniquités.

Les rapatriés ont été broyés par le conflit c'est indéniable. Beaucoup ne connaissaient même pas le sol métropolitain car contrairement à ce qu'on serait tenté de croire, ils n'étaient pas tous loin s'en faut, d'une richesse suffisante pour se payer le luxe de vacances en mère-patrie ; les paysans ne quittaient pas plus leurs terres que le berrichon ou le normand. En un siècle de présence française, certaines familles en arrivaient à la troisième ou quatrième génération de français d'Algérie, aucune attache en métropole. Ils ont été reçus dans l'animosité quasi générale ; ça incline plus à remâcher de sombres et désolées pensées qu'à envisager vaille que vaille de construire un avenir cet accueil dédaigneux. Les aides matérielles accordées ne pouvaient suffire qu'au pain quotidien, pas à combler le déchirement du départ précipité, définitif. Est-ce une raison pour autant que leurs héritiers nés après cette guerre s'obstinent à colporter des faussetés historiques, se posent en victimes perpétuelles et cherchent à obtenir des réparations impossibles ?

A contrario, on entend que trop peu les français d'Algérie soutiens voire carrément militants au sein de l'armée de libération avec les mêmes risques et périls que l'algérien engagé.

Mais aussi pourquoi tant d'ouvrages, films et livres, ont été interdits censurés si longtemps par notre administration ! Serait-ce donc que notre "apport de civilisation" n'ait pas été irréprochable, nos actions de "pacification" si nettes et sans bavures, le comportement de certains de nos officiers pas à la hauteur de notre passé de "pays des droits de l'homme" ? Pendant la guerre il ne fallait pas d'atteinte au moral de l'armée, après il ne fallait pas que le commun des mortels apprenne. Par exemple, le film "la bataille d'Alger" *** n'a reçu un visa d'exploitation qu'en 1971 mais ne sortit pas sous la pression des associations d'anciens d'Algérie française. Sujet à controverse, ce film servit de modèle aux apprentis militaires en Amérique du sud pour leur enseigner à contrer les rebellions. En 2003 le Pentagone l'a visionné pour comprendre comment fonctionne une guérilla urbaine. La France sait parfois exporter son savoir……

Les deux extrêmes politiques étaient absolument hostiles aux œuvres témoignages ; l'extrême-droite parce que : l'armée a toujours raison, le "bicot" toujours tort et l'Algérie française, un point c'est tout.… le parti communiste parce qu'il préférait qu'on oublie son soutien inconditionnel au gouvernement Guy Mollet, lequel soutien provoqua un gros schisme dans les rangs cocos.

 

J'ai l'âge d'avoir vu arriver les rapatriés mais je n'en ai pas de souvenirs marquants, je me rappelle seulement qu'on se moquait copieusement de leur prosodie et des "bô-bô-bô" dont ils ponctuaient leurs phrases.

J'ai vu un des parcages provisoires (qui a duré !) de harkis rescapés, encore que des animaux eussent été mieux lotis, dans des bâtisses en forme de demi-tonneau, béton et dalle de ciment, une chiche ligne électrique et pas d'eau dans le Var glacial l'hiver, étouffant l'été. Ces supplétifs ont fait le mauvais choix, ont servi la France qui les a délaissés lors du retrait… pas l'once d'une reconnaissance, la mort ou l'internement assuré pour ceux qui sont restés au pays.

Lors de séjours parisiens, j'ai vu les sorties d'usines dégorgeant des gars venus gagner chez le colon de quoi nourrir la famille et surtout scolariser les enfants au pays ; c'est pas croyable tous ces gamins pauvrement pourvus qui, à force d'acharnement personnel et de sacrifices familiaux ont réussi des études supérieures, les plus valeureux ont parfois complété leurs savoirs en France. Il me semble que c'est la seule chose qui ait été un tant soit peu profitable à la population conquise.

A Paris encore… parenthèse souvenir quelques années après l'indépendance… mon père aimait à m'offrir de manger un couscous à Belleville. Des rues animées, des odeurs de cuisine pas habituelle, des gens habillés pas banal, des chaises sur le trottoir au pied des immeubles pour faire la causette entre voisins. Les proches de Papa le traitaient de fada (ça doit être de famille) de me trainer là-bas, c'était dangereux… ah bon… il ne nous est jamais rien arrivé de plus grave que d'être obligé de finir le plat trop copieux faute de quoi on vexait le taulier du bistrac dans lequel on se pourléchait les babines.

 

Depuis le début de ce XXIème siècle, nos gouvernants reconnaissent petit-à-petit timidement le rôle de la France de l'époque. "La pacification", "les évènements" ont fait place à "la guerre d'Algérie" dans la sémantique, pas trop tôt. Un président a souhaité inscrire "le rôle positif de la France outre-mer" dans les manuels scolaires, les historiens ont hurlé et c'est passé à la poubelle, ouf. Pour le cinquantenaire de la guerre a été adopté un jour de commémoration à la mémoire des victimes tant civiles que militaires, il eut mieux valu ne pas les faire ces victimes mais c'est un pas de reconnaissance encore, faut pas trop railler.

Par deux fois nos présidents se sont rencontrés, pas mal mais ils sont en retard et pas qu'un peu ! Dans les milieux intellectuels et universitaires, les échanges sont légion. Des partenariats d'études perdurent croissent et embellissent. Le milieu littéraire et artistique foisonne de rencontres et débats. C'est d'ailleurs pour moi un sujet d'étonnement que tant d'écrivains algériens rédigent en français et pas n'importe lequel : du cousu main, beau vocabulaire et phrases ciselées !  Je ne vais pas m'en plaindre, cela me permet de les lire sans truchement mais le pourquoi conservent-ils la langue du colonisateur me reste mystérieux.

La société civile va toujours plus vite que les politiques. Savez-vous qu'une troupe de lycéens algériens a remporté un “Prix du Public 2013” au festival international de théâtre en Alsace ? Anecdotique me direz-vous… non, les petits pas sont aussi importants que les grands accords internationaux en vue d'une réconciliation qui n'ira pas sans divergences et attrapades. Le fossé originel entre colons et indigènes s'est tant approfondi, transformé en gouffre infranchissable pendant la guerre qu'il faudra ténacité, patience et compréhension pour le combler, faire du terrassement enfin solide. Je souligne ici une notion qui me tient à cœur : comprendre n'est pas excuser. Comment excuser l'injustifiable, l'impardonnable ? Comment effacer, blanchir… passer l'éponge ? Impossible ! Comprendre, se comprendre ça oui on peut. A chacun sa pelletée de part et d'autre du gouffre.

 

Comment m'est venu cet article mal fagoté avec mes pauvres mots… Aujourd'hui l'Algérie se rappelle à mon bon souvenir. Comme ça sans crier gare elle revient, j'ai promis ce papier. Il a fallu cette troisième apparition pour que ma mémoire exhume les anciennes curiosités dont j'avais quelque peu oublié tout l'intérêt que j'en avais eu. J'en suis bien aise !

 

J'ai le sentiment qu'à l'image de cette sensuelle et douce photo à moi offerte, nous sommes les uns et les autres devant une page vierge à écrire. Elle est assez vaste pour tout contenir : l'heureux et le dramatique, les erreurs et les réussites, les saloperies et les bravoures, les enthousiasmes et les horreurs il faudra en convenir.  Quand le souvenir, respectueux ou pas, chipera la place des commémorations qui sont à l'Histoire ce que la boudègue est à la musique, nous serons d'aimables voisins.

 

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  crédit photo © DHIKRA MELLOUHI

 

Aujourd'hui encore les mille et une nuits sont à mon chevet en version intégrale des éditions de la Pléiade, fini les beaux dessins j'imagine mes propres décors. Il me suffit de songer : Chiraz, Bagdad, Bab-el-Mandeb, Izmir, Tizi Ouzou, Samarcande, Al Qods, les jardins d'Hamilcar, Marakech, Istamboul, Ispahan, Tikrit, Djeddah, Monastir, Antioche et tant d'autres qui transportent mes songeries.

Un livre de poche tout décati me suit partout : les robaïyat**** d'Omar Khayyam. Des quatrains à savourer comme douceurs et friandises quand j'ai un moment d'attente :

 

    Le croissant de la fête va monter encor

    et la joie avec lui va prendre son essor.

    Vois, la faucille de la lune est plus étroite :

    comme elle, ton chagrin va rétrécir encor.

 

 

Pour finir… des mots clairs et adroits que j'emprunte, je viens d'inventer la conclusion introductive :

 

- Que vienne la parole pour réconcilier les mémoires…… alors seulement pourrons-nous regarder notre histoire en face. Alors seulement la guerre sera finie.  Maïssa BEY (1)

- L'ère coloniale ne pouvait établir que des relations malsaines entre les dominants et les dominés, vu que le désir candide de "civiliser" l'Autre était constamment en conflit avec la volonté cynique de l'assujettir. Amin MAALOUF (2)

- Il s'agit seulement de comprendre pourquoi cette unanimité dans la rébellion, pourquoi le divorce est si brutal. La vérité c'est qu'il n'y a jamais eu mariage ! Les français sont restés à l'écart. Ils croyaient que l'Algérie, c'était eux. Mouloud FERAOUN (3)

- Seule la vérité peut affronter l'injustice. La vérité ou l'amour. Albert CAMUS (4)

2 février 2014

 

* D'aucun va chipoter et insinuer que l'Algérie n'est pas en Proche Orient. Si les géographes ne semblent pas être d'accord entre eux pour circonscrire les différentes proximités des différents orients, qui suis-je pour discutailler !… J'ai fabriqué mon territoire de rêves à moi qui caresse des bouts de Maghreb et Machrek, de l'ancien empire Perse, des conquêtes ottomanes… un mélange à ma façon quoique je reconnaisse que l'Algérie est au sud de mon terrier manière de ne pas fâcher les savants.

 

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** Pas question ici de produire un cours d'histoire, j'en serais bien incapable ! Un petit résumé des principaux évènements marquants pour évoquer le contexte, les ouvrages érudits ne manquent pas pour s'instruire. 

*** Film de Gillo Pontecorvo primé du Lion d'Or à Venise en 1966 ainsi que du prix de la critique à Cannes, nommé aux Oscars états-uniens, financé par des sociétés de production algériennes et italiennes.

**** dans la traduction de Vincent-Mansour Monteil

 

(1) écrivain algérienne dans la préface du dernier opus des "Carnets d'Orient" (2009) roman graphique de Jacques Ferrandez 

(2) écrivain franco-libanais dans son essai "le dérèglement du monde" (2009)

(3) enseignant, inspecteur de centres sociaux et écrivain algérien kabyle : extrait d'une lettre ouverte du 22 février 1956 adressée à la ligue de l'enseignement que j'ai choisi dans la préface signée d'Emmanuel Roblès pour la publication du "Journal 1955-1962" Monsieur Feraoun fut exécuté par les sbires de l'O.A.S. quatre jours avant le cessez-le-feu

(4) écrivain français , phrases écrites à propos du "Requiem pour une nonne" de Faulkner qu'il a adapté pour le théâtre

 

 

 

 

 


J'en suis sûre et certaine, aucune poule n'a joué quelque rôle que ce soit dans ce qui suit…

C'est une vieille histoire. 

J'étais fort gamine et fort têtue. Je rechignais à tout ce qui me venait de l'école honnie et de ses maîtresses revêches, acariâtres, injustes et bornées. Chaque soir, il me fallait m'asseoir près de ma mère, ce qui déjà n'était que fadeur, et lire à haute voix quelques pages d'un livre. Je ne me souviens pas si c'était un devoir d'école ou un choix maternel l'ouvrage mais c'était d'un ennui profond, d'une bêtise abyssale ; j'ânonnais, butais sur les mots, les liaisons tombaient mal-t-à-propos… Tout pour faire accroire en mon incapacité crasse, comédie dramatique du soir. Pensais-je que si je montrai des faiblesses énormes, on me foutrait la paix et on cesserait de m'envoyer à la torture chaque matin ? 

Un triste soir mon paternel fut endeuillé d'un homme qui avait présidé heureusement une partie de son enfance, du coup la corvée de lecture passa à la trappe. Je n'en fut pas si jouasse, j'aimais beaucoup le vieux qui venait de passer. Les parents partirent honorer le mort nous laissant aux soins d'une grand-mère aussi bête et méchante que sa fille. Ce que j'appelle aujourd'hui un week-end de merde se profilait à l'horizon et il faisait un temps à ne pas mettre un canard dehors… la barbe…

Après quelques chamaillis de pure forme avec le frangin, je ne savais plus quoi faire de ma carcasse et, à ma déplorable habitude, errais à la recherche d'une belle connerie à faire… Comment j'en fus à ouvrir la bibliothèque du père, y choisir le volume dont il s'était récemment régalé, mystère c'est venu comme ça. Et j'ai commencé ma lecture, c'en était fini de renâcler comme une vieille mule…

Ah c'était donc ça un livre !!! Une histoire formidable, des personnages impressionnants, des trucs insensés, un œuf ! Pas n'importe lequel frais pondu, non un œuf d'or rien que ça ! Avec une dame et un monsieur dedans l'œuf… et le plus incroyable pour l'époque, des ruskoffs et des amerloques bossaient ensemble au bout de la terre dans les froids polaires. Nom d'une pipe c'était inouï, magnifique, merveilleux, extraordinaire, fabuleux !… Je dévorais goulûment pour finir avant le retour des parents. Dans mon souvenir c'était un gros livre grand modèle cartonné de première édition. Le manque dans la bibliothèque était visible, fallait le remettre en place au plus vite ce bouquin. A aucun moment il ne me serait venu à l'idée de le brandir triomphalement sous le pif paternel rentré au bercail en expliquant que ça je veux bien le lire, c'est pas de la gnognotte, de la crétinerie de Club des cinq et autre Fantomette… ah misère, Fantomette quel souvenir cuisant ! C'est pourtant ce que j'aurais dû faire : "regardez comme je sais bien lire et venez plus m'emmerder avec vos littératures à deux balles et à la noix réunies !". Et non j'ai planqué l'affaire, quelle balourdise !

Le moment venu de s'aller coucher que faire ? Les parents rentreront dans la nuit. J'ai dégoté une lampe de poche et continué ma lecture sous les draps. Tant captivée que je n'ai pas entendu le bruit de la voiture, j'ai glissé en hâte le livre sous le matelas et ai fait semblant de dormir quand il y eut du bruit dans l'entrée. Mon père vint me faire sa bise habituelle sur le front et… ouf… l'avait rien vu-rien sentu.

Tu parles, il avait bien aperçu une lueur zarbi à la fenêtre de ma chambre (foutu œil-de-lynx) et le lendemain matin m'a tabusté un moment avant que je finisse par avouer mon forfait et quémander le droit de finir l'histoire. Faveur refusée avec un grand sourire argumenté. Zutre……

Je venais de piger qu'un livre peut apporter tant et tant de joies, de savoirs, d'heureuses émotions, révolution copernicienne !… mais pourquoi donc m'obligeait-on à lire des merdes infâmes écrites avec les pieds alors qu'il y avait trente six mille choix aussi épastrouillants les uns que les autres ? Les parents sont schnoques et les maîtresses imbéciles.

L'histoire s'est répandue dans le cercle familial : et ben non, finalement elle est pas complètement demeurée la gamine… et on m'offrit des livres, des vrais.  Deux ou trois ans après cette aventure haletante j'eus le droit d'achever ma lecture commencée en loucedé.

A ce jour, la jouissance ne s'est pas tarie ; une bonne douzaine de livres qui attendent leur tour encombre une table. Dans le tas, il y en a un dont je ne sais pas si je vais oser l'ouvrir, le relire. Je l'ai acheté LE livre premier, celui qui me sortit de l'ornière.

J'ai le pressentiment que je vais être affreusement déçue… quoi ! ce n'était qu'eau de rose, science-fiction d'opérette et trame politique cousue de fil blanc ?

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Bah… Tant pis si je suis déçue, il reste que c'est le premier livre qui m'a transporté ailleurs m'a permis de comprendre qu'en lisant, le monde s'ouvre à soi… à moins que ce ne soit le contraire.

Barjavel était un journaliste célèbre à la sortie de cet ouvrage, je me souviens l'avoir entendu (à la radio, la télé ?) répondant à la question d'un collègue une phrase qui disait à moins que la mémoire ne me faille :  "comment voulez-vous que Sartre ait une juste vision du monde avec les yeux qu'il a !"… J'ai ri. Encore aujourd'hui je souris à cette évocation.

Ce n'est pas compliqué d'apprendre à lire, il suffit de céder au livre qui ouvre la porte pour les suivants, peu importe la qualité littéraire du premier ce me semble.

26 décembre 2013